Depuis le 24 avril, la Cité de l’Architecture et du Patrimoine à Paris accueille l’exposition « Architecture en uniforme ».

Présentée une première fois en 2011 au Centre Canadien d’Architecture, j’avais eu la chance à l’époque de la visiter lors d’un séjour à Montréal. C’est donc avec un immense OUI que j’ai répondu à l’invitation de la Cité de l’Architecture qui proposait à une dizaine de blogueurs de rejoindre Jean-Louis Cohen, commissaire de l’exposition, pour une visite commentée, rien que pour nous.
(Souvenez-vous, j’avais été invitée à cette expo l’année dernière…)


architecture en uniforme

Pendant de nombreuses années, Jean-Louis Cohen, architecte et historien, a arpenté l’Europe, la Russie et les Etats-Unis, à la recherche d’archives témoignant de l’activité des architectes durant les périodes les plus sombres de la seconde guerre mondiale.

« Le désir d’entreprendre cette recherche découle d’une profonde frustration à la lecture des récits historiques consacrés à l’architecture du XXe siècle. Sans exception, ils ignorent les années de la guerre, ou ne les considèrent que sous le seul angle du problème de la reconstruction des villes détruites. » (*)

Incompatibles, l’architecture et l’uniforme ?

« Pendant six ans, l’architecture fût mise à l’épreuve de la guerre, questionnée dans ses idéaux, ses procédures et ses articulations profondes. Elle fût sollicitée activement et devint protagoniste, dans le même temps qu’elle fût mobilisée passivement. »  (*)

Affiches

Allié, prisonnier, travailleur forcé, soldat, collaborateur, criminel de guerre ou simple observateur, l’architecte en temps de guerre met ses compétences au service de ses convictions et voit ses connaissances remises en cause par un conflit hors normes.

Les bombardements aériens modifient la morphologie même de la guerre : auparavant limitée à une ligne de front, elle s’étend désormais en surface.

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Il faut donc protéger les territoires et les populations, camoufler, tromper l’ennemi.

Economiser les matériaux nécessaires à la fabrication des armes et en inventer de nouveaux pour survivre.

Développer et optimiser l’industrie militaire pour produire armes et munitions, encore et encore.

Se déplacer, se déployer et disparaître aussi vite.

Mais aussi, hélas…

Imposer autorité et suprématie.

Créer un fond de scène à la propagande.

Exterminer le plus grand nombre, le plus rapidement possible.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’architecture a plusieurs visages qu’il faut savoir regarder en face, même si certains font vraiment froid dans le dos.

anecdotes Par exemple, saviez-vous qu’Ernst Neufert, auteur du célébrissime ouvrage (1) du même nom, était un architecte nazi tout entier dévoué au Troisième Reich ?

Saviez-vous que pour protéger les villes des bombardements, on en a créé de fausses en rase campagne, à l’aide de candélabres électriques, pendant que les vraies étaient plongées dans une obscurité totale (2) ?

Et saviez-vous que des décorateurs de la Warner et de Disney ont été réquisitionnés pour camoufler des usines américaines de Boeing sous de faux lotissements pavillonnaires (3) ?

Enfin, paroxysme de l’absurdité guerrière, saviez-vous que des architectes ont été engagés pour reconstituer des maisons japonaises, mobilier compris (4), afin de quantifier à quelle vitesse elles brûleraient grâce au Napalm ?


La guerre est une école de la flexibilité : des bâtiments civils se transforment en bâtiments militaires, les objets du quotidien sont réinventés pour faire face aux pénuries de matériaux, les structures des bâtiments deviennent légères, modulaires et démontables.

Profitant du développement de l’éclairage artificiel et de la climatisation, d’immenses usines sans fenêtres sont construites pour permettre aux industries de produire jour et nuit à l’abri des avions ennemis. Elles préfigurent les bâtiments en forme de boîtes à chaussures, tels qu’ils prolifèrent aujourd’hui dans nos zones commerciales et industrielles.

Louis Kahn


Ces quelques anecdotes ne donnent qu’un petit aperçu de cette exposition foisonnante et ultra-documentée, augmentée pour cette présentation parisienne de précieux originaux de Le Corbusier et Jean Prouvé.

Jean-Louis Cohen nous fait réaliser à quel point l’architecture, tout comme l’humanité, est sortie de ce conflit mondial chamboulée. A tout jamais.


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Infos :  »Architecture en uniforme – Projeter et construire pour la seconde guerre mondiale »
Exposition du 24 avril au 08 septembre 2014
Cité de l’architecture et du Patrimoine – 1, place du Trocadéro – Paris 16e

(*) Citations de Jean-Louis Cohen tirées du fabuleux catalogue de l’exposition.
+ Photo de couverture : Vue de Dresde, 1945, Richard Peter (épreuve ancienne, collection Michael Ruetz)



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