Aujourd’hui est une journée particulière pour les architectes.

Pour la première fois depuis très longtemps, toute la profession se dresse vent debout contre un projet de loi présenté le 4 avril dernier en Conseil des Ministres.
Et je peux vous assurer que si les architectes, qui ne sont pas vraiment du genre à ruer dans les brancards, se mobilisent à ce point au niveau national, c’est que l’heure est grave.

Avez-vous entendu parler de la loi ELAN ?

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Loi ELAN pour : Evolution du Logement, de l’Aménagement et du Numérique.
(Yep. En France, on kiffe les acronymes.)

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Ce projet de loi a été présenté par Jacques MEZARD, Ministre de la Cohésion des Territoires, et Julien DENORMANDIE, son Secrétaire d’Etat.
Ce texte (ça me rassure de le penser) part d’un bon sentiment : libérer la construction de ses nombreuses contraintes (administratives, normatives… etc) afin d’offrir à tous et au plus vite un logement confortable et décent.
En clair, le mantra du gouvernement est le suivant :
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Pour ce faire, une large consultation a été organisée au niveau national auprès de tous les acteurs de la construction.

Tous, sauf… les architectes.
Ah ah ah. #rirejaune

Le CNOA, Conseil National de l’Ordre des Architectes, après avoir tambouriné à la porte du Ministère, n’a été reçu qu’au bout de six mois.
(Lire l’article du Moniteur sur le sujet ici.)
Sauf qu’en six mois, la machine a largement eu le temps de se lancer et le rétropédalage semble compliqué…
Inutile de vous dire que les amendements vont pleuvoir.



Qu’est-ce que cette loi ELAN va changer si nous ne nous mobilisons pas ?

Je vais tenter de résumer de la manière la plus claire possible les points qui posent problème afin que même ceux (SURTOUT ceux !) qui ne sont pas de la partie comprennent les enjeux d’une telle mobilisation.

Les voici :



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La loi ELAN propose que les grandes opérations d’urbanisme (ex. : la création d’un quartier entier) puissent être gérées en interne par des collectivités territoriales.
Quid du rôle capital des architectes ? Des urbanistes ? Des paysagistes ?
Seront-ils toujours au coeur des réflexions ou en seront-ils tout simplement évincés ?

La loi ELAN indique que les règlements d’urbanisme (PLU des villes, protection du littoral…) pourront être adaptés si besoin pour permettre ces grandes opérations.
Elle diminue également l’importance de l’avis de l’ABF (Architecte des Bâtiments de France) sur certains projets de construction.
Mais alors, en poussant le curseur au maximum, n’est-ce-pas la porte ouverte au grand n’importe quoi ?

Personne ne veut revivre ce qui s’est passé durant les décennies d’après-guerre où, pour faire face à l’urgence de la reconstruction, l’Etat a fermé les yeux sur des quartiers entiers édifiés à la va-vite, dont on paye encore aujourd’hui le coût financier et social.



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Aujourd’hui, les préoccupations environnementales ont une place prépondérante dans la conception d’un bâtiment.
La loi ELAN met au premier plan, et c’est tant mieux, les performances thermiques telles que l’isolation.
Mais sont-elles les seules contraintes à prendre en compte ?
N’est-ce pas de la poudre au yeux de parler d’écologie en n’étudiant que ce seul paramètre ?

Pourquoi se focaliser sur ce point, alors que l’étalement urbain, par exemple, fait autant de ravages sur notre territoire ?
Pourquoi ne pas remettre en question nos modes de construction en « tout béton » ? Chacun sait que le sable, nécessaire à sa fabrication, est une ressource non renouvelable.
Alors pourquoi ne pas encourager des modes de construction alternatifs comme l’ossature bois, qui a déjà fait ses preuves pour la construction d’immeubles ?
Ou pourquoi ne pas mettre l’accent sur la réhabilitation des logements existants au lieu de vouloir construire toujours plus ?


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Pour la faire courte : actuellement, la construction de logements sociaux est encadrée par la loi MOP (Maîtrise d’Ouvrage Publique) .
Même si elle n’est pas la panacée, cette loi a le mérite d’encadrer de manière très stricte les relations contractuelles entre le commanditaire des logements (l’Etat ou un bailleur social de type organisme HLM…) et les architectes (privés).
Ces deux entités ont des rôles clairement définis, gage d’indépendance et de qualité des bâtiments qui seront réalisés.
Par exemple aujourd’hui, conformément à la loi MOP, il est obligatoire de lancer un concours d’architecture avant de construire des logements sociaux. Plusieurs équipes d’architectes confrontent leurs idées et l’équipe lauréate sera celle qui aura proposé le projet architectural le plus optimisé certes, mais aussi le plus esthétique, le mieux adapté au site, avec le moins d’entretien, les meilleures performances thermiques… etc.


La loi ELAN propose de supprimer ces concours.
Et alors ça, croyez-moi, ça fait bondir les archis.

Si l’on contourne la loi MOP et qu’on supprime ce système de concours, sur quelle base seront retenus les projets ?
Sur des critères purement financiers pardi.
Dans ce cas, la qualité architecturale sera reléguée au second plan et par là même, la qualité de vie des futurs habitants.

C’est justement pour cette raison que la loi MOP existe : construire moins cher ok, mais sans brader la qualité architecturale.






Le logement et l’aménagement du territoire ne sont pas uniquement l’affaire des politiciens ou des professionnels de la construction.
Ça nous concerne TOUS !
Il s’agit là de NOTRE environnement, de NOS villes, de NOTRE logement et surtout : du cadre de vie que nous allons léguer aux générations futures.

Bon sang, tout ceci est tellement, tellement important !

C’est pourquoi aujourd’hui, jeudi 17 mai 2018, les architectes se mobilisent pour FAIRE DU LOGEMENT LA GRANDE CAUSE PERMANENTE.

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Pour en savoir plus :
- Je vous engage à écouter l’interview de ce matin sur France Inter de Christine LECONTE, architecte et présidente du CROAIF (Conseil Régional de l’Ordre des Architectes d’île-de-France).
C’est à 32.40 mn et en à peine 7 minutes d’interview, vous aurez tout compris.

- Pour les plus courageux, l’intégralité du texte du projet de loi est disponible ici.